Jusqu’où nos changements sont-ils durables et profonds

Jusqu’où nos changements sont-ils durables et profonds

Tout dépend de ce que vous appelez changement.
Adaptation de comportement ou saut à un niveau de conscience différent ?

Denis Marquet, qui a fondé l’un des premiers cabinets de consultation philosophique, nous répond.

Nouvelles Clés: Le monde actuel nous presse de changer, et même de muter. Comment s’articu­lent, selon vous, nos petits changements progressifs et nos mutations globales ?

Denis Marquet : Il s’agit d’abord de savoir si l’on parle d’une modification de com­portement ou d’un changement plus profond. Je dirais que la première relève de la psycho­thérapie et le second de la spiritualité. Ils ont un point commun négatif : tous les deux travaillent sur la person­nalité.

Or, la personnalité, le moi, est un système de défense qui s’est construit pour nous protéger contre quelque chose que nous n’avons pas envie de rencontrer à l’intérieur de nous-même, notre « ombre », constituée de nos souffrances d’origine.

« Vouloir changer sa per­sonnalité » est donc a priori toujours un leurre : la volonté fait en effet partie du moi, dont le but est justement de nous empêcher de descendre en profondeur, à l’endroit même où pourrait se jouer une réelle transformation.

Le problème des changements brusques, quand ils ont lieu, c’est qu’ils vous mettent en prise directe avec votre inconscient, votre refoulé, les expériences pénibles, qui peuvent remonter à des niveaux très archaïques, ce qui a souvent l’effet inverse de celui recherché : ça consolide votre système de défense — ou bien ça donne de dange­reuses décompensations. Alors qu’en changeant « à petits pas », vous allez beaucoup moins effrayer votre moi et éventuellement, réussir à modifier vos compor­tements.

Cela dit, votre personnalité de base, elle, demeurera la même. Maintenant, s’il est question d’éveil au sens spirituel, pour accéder à un niveau supérieur de conscience, la problématique se complexifie, parce qu’a­lors il n’est plus ques­tion de modifier votre moi, mais de le faire disparaître, ce qu’il n’accepte évidemment pas ! Cela vous apporterait pourtant beaucoup de compassion et de joie, mais votre système de défense serait anéanti et ce dernier ne peut accepter de se saborder lui-même. Entre un moi très marqué et un moi dissout, il y a tous les degrés d’éveil.

Vous dites qu’un être éveillé est sans défense ?

Toute l’histoire de la spiritualité le dit : un être réalisé est sans carapace, sans système de protection du moi, puis­qu’il n’a plus de moi. Cela ne veut pas dire qu’il soit sans force et ce qu’il dégage suffit souvent à décourager les attaques. De toute façon, ce que nous craignons de l’extérieur correspond surtout à ce que nous craignons à l’intérieur.

Ce sont ces vulnérabilités qu’il s’agit de travailler — à petites doses, pour modifier le moi, en psychothérapie ; à hautes doses pour le faire disparaître, dans la recherche spirituelle. Mais le moi est rusé. Il prétend vouloir changer, pour ne surtout pas avoir à le faire. Et plus il a une mauvaise image de lui-même, plus il est cadenassé. Une personne mal dans sa peau se trouve donc très coincée. C’est pourquoi, en tant que thérapeute, je suggère que la première chose, pour pouvoir changer, est de s’accepter tel qu’on est, c’est- à-dire paradoxalement d’arrêter de vouloir changer et d’abandonner toutes les bonnes résolutions que l’on se trimballe sans les réaliser.

Est-ce pour cela que beaucoup de grands chan­gements passent en réalité
par une crise non voulue, maladie, divorce, faillite, deuil …

Voilà. Que se passe-t-il dans une grande crise ? Vous y rencontrez brutalement ce que, jusque-là, vous avez inconsciemment toujours tout fait pour éviter. Du coup, votre système de défense devient inutile et disparaît de lui-même. C’est pour faire un travail de fond, la tâche du psychothérapeute consiste souvent à vous amener à vivre, dans votre intériorité, aussi en douceur que possi­ble, exactement le même type d’expérience que celle que vous ferait vivre une crise.

Il n’y a pas d’autre solution pour obtenir un vrai changement.
Partant de là, je dirais :

1°) la voie des « petits pas » marche à tous les coups

2°) de temps en temps, vous pouvez aller un peu plus vite, grâce à un accompagnement

3°) mais aucun changement profond ne se produira sans une rencontre avec la souf­france dont votre personnalité a justement pour but de vous protéger — ce dont les magazines grand public n’aiment pas beaucoup parler : c’est trop pénible à entendre.

Quel exemple donneriez-vous d’un changement impossible
parce que remettant en cause le moi ?

Prenez simplement nos comportements alimentaires, qu’on nous demande tant de changer aujourd’hui. Les modifier sera facile pour une personne chez qui ils se sont cristallisés sans raison profonde, mais impossible, ou très difficile, pour quelqu’un qui joue sa vie dans son rapport à la nourriture, parce qu’il a été traumatisé à ce niveau, par rapport à sa mère, après sa naissance, dans sa petite enfante, etc. Pour une telle personne, toute remise en cause de sa façon de se nourrir, fût-elle diététiquement convaincante, le confronterait à de la terreur.

Je crois donc que, derrière l’opposition un peu dog­matique « petits pas ou grand saut », le fond du problème est que, pour le même comportement, certains ont besoin d’un travail de fond et d’autres non. Ainsi, les TCC (thérapies cognitivo-comportementales), si fières à juste titre de leur rapidité, ou certaines hypnothérapies qui obtiennent des changements en une seule séance, ne marchent que si les comportements qu’elles veulent modifier ne s’enracinent pas dans une défense vitale du moi. Sinon, on ne fait au mieux que déplacer le symptôme. Dans les cas lourds, il faut donc se livrer à un travail plus profond et plus long, psychanalytique ou pas.

Si notre personnalité est un masque qui nous a permis, après la naissance, de supporter la souffrance de la séparation originelle, retirer ce masque revient à raviver une insupportable déchirure …

Apparemment, oui. Mais en entrant dans cette souffrance, nous nous offrons une chance de nous apercevoir qu’il ne s’agit pas d’une souffrance, mais du cœur même de notre être. Comment faisons-nous pour prendre notre réalité même pour une blessure ?

C’est un grand mystère. Mais c’est aussi une question de gestion.

Dans la dépres­sion, vous êtes menacé par la totalité de la souffrance ori­ginaire, c’est-à-dire par une vacuité terrible. Précipité dedans sans préparation, vous pouvez être englouti. Mais si vous tombez dans le même vide avec quelques outils, vous pouvez vivre l’expérience du plus grand éveil possible. Le vide terrifiant se révèlera comme votre vraie nature : une ouverture de désir et de disponibilité à tout.

Autrement dit, notre personnalité est un masque,
mais elle donne des pistes …

Elle est traversée par la vérité de l’être, qui n’est pas une identité, mais une spontanéité désirante. C’est ce que, dans les Dialogues avec l’ange, on appelle la « tâche » : cette dynamique qui vous permet d’aller vers ce pour quoi vous existez. Votre passion. Ce qui passionne quelqu’un peut être traversé de dimensions pulsion­nelles qui l’alourdissent, travestissant la fécondité du désir en façon infantile de combler des manques.

Mais cela reflète quand même bien le désir essen­tiel qui fonde cette per­sonne. Certes, il existe des gens que leur person­nalité a complètement écartés de la vérité même de leur être. Mais la plupart des personnalités restent en résonance avec l’être profond.

Et donc, oui, elles donnent des pistes. Avec ce résultat étonnant en cas d’éveil : après une traversée du vide (crise, dépression, ascèse, discipline de vie), on peut fort bien revenir vers les mêmes passions qu’auparavant, mais de façon métamorphosée : non plus pour combler un manque de façon pulsionnelle, mais dans la plénitude d’une fécondité créative assumée.

Comment intégrer dans cette fresque
les récits de satoris résolument inattendus ?
Les chrétiens parlent de la grâce …

Nous n’avons parlé que des obstacles à la grâce et des façons possibles de les écarter. On ne peut parler que de ça. La suite, l’éveil, la grâce, le satori, en soi, est chaque fois une expérience singulière, de l’ordre de l’unique, dont on ne peut rien dire, par définition. On ne peut donc parler que la face négative de l’éveil, pas de sa face positive. L’intéressant, c’est de se demander quelle cause a disparu, qui m’empêchait d’accéder à tout cela.

Denis Marquet (extrait du numéro 64 de la revue “Nouvelles Clés”)
http://chronophonix.blogspot.fr

• Propos recueillis par Bobby Lowenstein.

http://samstory.free.fr/?p=271

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