Le combat pour la vérité

hindou

Les gens croient souvent que les “sages” orientaux ignoraient toute polémique, qu’ils évitaient toute controverse.
Selon cette vision populaire, un “éveillé” se reconnaîtrait, entre autres, à son absence de désir d’argumenter afin d’établir une quelconque vérité.

Mais cette vision n’est qu’un cliché sans fondement.
En Inde, du moins, il n’existe pas un seul texte spirituel qui ne soit polémique par quelque endroit.
D’abord, tous ces textes se présentent comme un débat, un échange de questions et d’objections, d’allers-retours entre une doctrine imparfaite (pûrva-paksha) et une doctrine parfaite (siddhânta). Bouddhistes ou Hindouistes, tous se conforment à cette vue.

N’importe quel sanskritiste sait que tout texte sanskrit s’accompagne d’un commentaire (mais il y en a souvent bien plus), et que ce ce commentaire consiste à expliciter les objections auxquelles répond le texte expliqué. C’est le plan de base de toute la littérature spirituelle et philosophique de l’Inde.

Nous somme là très loin du monde de la “bienveillance” prônée par les néo-libéraux, les écolos et les alter-mondialistes. Sans parler du New Age et du “marché du bien-être”, lesquels ne sont que des niches du Marché omniprésent, ennemis de la libre-pensée.

Le Bouddha critique, juge, pointe l’erreur et la confusion. Shankara se moque du Bouddha et des crétins qui le suivent. Abhinavagupta est souvent sarcastique, quand il n’insulte pas ses interlocuteurs. Longchenpa traite certains d’imbéciles. Et ainsi de suite. Le mythe d’un Orient de bisounours qui n’envoient que des “rayons d’amour” n’est qu’un mythe de neurasthéniques effrayés par leur ombre. Et ce mythe est devenu un outil fort utile pour marchandiser la spiritualité, à l’abri de tout esprit critique susceptible de venir gâcher la grand-messe consumériste. L’Orient n’est pas plus consensuel que l’Occident de Platon ou de Schopenhauer, car la liberté est à ce prix. Ainsi le plus ancien texte philosophique de l’Inde, la Brihad Âranyaka Upanishad, comporte de vifs échanges entre rois et intellectuels, entre hommes et femmes, au risque d’y perdre la tête. Ainsi le texte spirituel le plus célèbre de l’Inde, le Chant du Bienheureux (Bhagavad-gîtâ) est un dialogue philosophique entre deux guerriers, prenant place au milieu d’un champ de bataille, à l’aube d’un gigantesque massacre.

Enfin, voici un exemple de ton critique, de jugement de valeur, de jugement moral, porté par un maître du shivaïsme du Cachemire, le maître Râma, lui-même disciple d’Utpaladeva. Il écrit ceci dans les versets introductifs à son Explication du Poème du frémissement (Spanda-kârikâ-vivriti) :

“Laissons-donc errer sur ce chemin,
profond par nature et abrupt,
ceux qui s’y sont engagé d’eux-mêmes
sans être guidés par ceux qui le connaissent.
Mais immense est leur erreur quand ces mêmes égarés
attirent les autres à cette voie de perdition ! 2
Ils agitent les océans de textes avec leurs livres
pleins de mots errants qui agressent (nos) oreilles
et qui soulèvent de terrifiantes vagues qui s’affrontent,
tempêtes soulevées par les vents de leurs théories variées
et hors de propos. 
Leurs ‘débrouilles’ (vivarana) engendrent le terrifiant tourbillon (âvarta) 
de l’erreur dans lequel sombre le navire du sens des Écritures,
jetant dans la confusion l’esprit de leurs élèves
qu’ils (prétendent) ‘sauver’1. 3
L’un connaît l’être suprême mais, comme 
il désire autre chose (qu’il croit être séparé de l’être suprême), il s’égare.
L’autre a l’intellect mis de travers,
aveuglé qu’il est par la haine. 
Tandis qu’un dernier encore
est imbécile de naissance.
De fait, il est bien difficile de trouver une parole
qui dit tout et qui parle au cœur de tous !
Et pourtant, il y a aujourd’hui quelques êtres doués de discernement
qui sont là, digne de la vérité. 4″

Au temps pour le cliché d’un shivaïsme du Cachemire douillet et proto-CVN-iste. Non, la recherche de la vérité est un combat. Il se fait selon des règles, un code d’honneur et des valeurs. Mais c’est bien une lutte contre les ténèbres de l’erreur et non une séance de papouilles “en conscience”. Que celles et ceux qui se sentent nostalgiques des dessins animés de leur enfance se contentent donc des produits “Nature et Découverte” de type “salon zen”, propres à la triste “post-vérité” trumpienne. Et qu’ils laissent les autres à leur quête courageuse.

Pour ma part, j’estime qu’il n’est pas toujours nécessaire d’aller jusqu’au insultes platoniciennes ou longchenpiennes afin d’établir une authentique aspiration vers le Vrai. Toutefois, je déplore le ton mielleux obligatoire qui s’impose aujourd’hui comme une nouvelle dictature de la bêtise, au détriment de l’élan sincère vers la vérité.

Source: https://shivaisme-cachemire.blogspot.com/

Texte partagé par les Chroniques d’Arcturius

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